Trois femmes sur une balançoire

Trois femmes, trois générations. De la même famille, heureuses d’être ensemble. Camille, la plus jeune, vingt ans, demande à sa mère, Carole. Dis, maman, quel a été le plus beau moment de ta vie?

Certainement le jour où tu es née. Tu es ma seule enfant et j’ai travaillé tellement fort pour que tu sortes de mon ventre. Plus de vingt-quatre heures à souffrir, sans dormir. Ton père était auprès de moi. Par distraction, il a mis sa main tout près de ma bouche et je l’ai mordue à pleines dents pour me soulager. Je crois que je lui ai fracturé trois phalanges et un os métacarpien. Si j’avais eu des canines de hyène, il serait manchot aujourd’hui. Finalement le médecin a eu pitié de moi et m’a donné de la morphine pour soulager la douleur ; première et seule fois de ma vie que j’ai pris de la drogue. Des heures plus tard, sans trop te presser, sans beaucoup crier, tu nous as enfin montré le bout de ton nez. L’amour instantané, inconditionnel. Tu sais que je t’ai eu tard, à 39 ans. Toute une surprise, je me croyais inféconde. Depuis l’accouchement, une sorte de miracle s’est produit. Moi rendue à l’automne de ma vie et toi au printemps de la tienne. Comme si les deux saisons se mélangeaient. Comme si je retrouvais ma jeunesse à tes côtés. Être ta mère a été la plus belle chose qui me soit arrivée. Ça y est, je vais pleurer.

Tant qu’à pleurer maman, ton pire jour, ça a été quoi?

La mort de ton père. Soudainement. D’une crise cardiaque. Il était pourtant en pleine forme. Il enfourchait son vélo dix vitesses trois fois par semaine et roulait chaque fois des kilomètres en écoutant sa musique de Phil Collins. Cinquante-huit ans, c’est bien trop jeune pour mourir. Et pour moi de devenir veuve. J’ai été effondrée. C’était l’homme de ma vie. Une fois, il avait lu ça quelque part, il m’a dit que, quand nous serions vieux, nous lirions ensemble les mêmes livres, en nous attendant au bas de chaque page. Comment veux-tu qu’une femme résiste à des paroles de même ? Ça a été vraiment mon premier et seul amour.

Et toi, ma fille, quel a été le plus beau jour de ta jeune vie?

Le plus beau, peut-être pas mais le plus drôle, ça c’est sûr. La première fois que j’ai fait l’amour.

T’es certaine de vouloir raconter ça?

Certaine, écoute, tu vas rire. Mamie aussi. J’étais chez les parents très permissifs de Rémi, mon premier vrai chum. Deux anciens hippies encore adeptes de la devise « faites l’amour, pas la guerre. » Ils nous avaient laissés seuls dans le salon exprès. J’avais 16 ans, lui 18. J’étais vierge, lui aussi. J’avais envie, lui aussi. Je lui ai seulement demandé d’être doux. Il l’a été. Nous étions sur le divan, nos vêtements et nos corps emmêlés. Je n’ai pas eu mal lorsqu’il m’a pénétrée mais j’ai senti un liquide visqueux entre mes jambes. Je pensais que c’était son sperme mais c’était surtout mon sang. Deux minutes de plaisir plus tard, je niaise, je n’étais plus vierge ! Rémi et moi, on s’est rhabillés en vitesse. Il a ouvert la lumière. Les trois coussins du divan de ses parents étaient tachés de sang. J’étais catastrophée. Rémi aussi. Subtilement, il est allé chercher du savon et une chaudière d’eau chaude pour nettoyer tout ça. Rien à faire, les grosses taches étaient encore bien visibles. Alors, il a eu une idée de génie : virer les coussins de bord. Et rien n’y paraîtrait plus. Consternation, les coussins étaient tachés de sang de l’autre côté aussi ! C’est comme ça que mon chum a appris que sa sœur cadette avait perdu sa virginité avant lui.

(Rires des trois femmes)

Et ton pire jour, ma chouette, ça a été quand?

J’ai porté des broches pour corriger l’alignement de mes dents durant trois longues années. Le grand jour où l’orthodontiste les a enlevées, en sortant de sa clinique, je me suis pétée la fiole en trébuchant sur le seuil de sa porte. J’ai eu la peur de ma vie. J’ai plus de dents d’en avant, c’est sûr, tsé comme ces joueurs de hockey qui reçoivent le puck dans les gencives. Heureusement, mes babines ont amorti le choc. Elles ont doublé de volume mais ça n’a pas duré et mes belles dents toutes neuves étaient intactes. Fiou.

Et toi grand-maman Éléonore, quel a été le plus beau moment de ta vie?

Éléonore ne répondit pas tout de suite. Gênée, Carole savait que sa mère avait élevé ses sept enfants, quatre garçons, trois filles, pratiquement toute seule sur la ferme familiale.

Mon plus beau jour, ma belle? C’est celui où j’ai mis mon fainéant de mari dehors. Nous étions douze enfants chez nous. Neuf filles. Autant de bois mort pour mon père qui m’a encouragée à me marier le plus vite possible pour débarrasser le plancher. Victor, mon prétendant, était grand, propre. Il paraissait bien. J’avais 17 ans et lui 25 quand nous nous sommes mariés. J’étais toute petite. Je ne pesais même pas 100 livres. Pas de lune de miel. Il m’a engrossée le soir même des noces. Ça a continué des années de temps. Pratiquement un bébé par année. Pas d’amour, pas de tendresse, juste de la sexualité brutale. Aucune reconnaissante non plus de servir monsieur comme s’il était un prince. Et des claques par la tête quand il était saoul. Et il l’était pratiquement chaque jour. Je vais te faire rire à mon tour. Je prenais du poids après chacun de mes sept accouchements. Pis un jour, je suis devenue plus grosse et plus forte que lui. La dernière fois qu’il a voulu me tabasser, c’est moi qui lui ai foutu une claque et il est tombé par terre. Ce jour-là, hagard, il a quitté la ferme, m’a laissée seule avec les enfants. Il a fui mon coin de pays et je ne l’ai plus jamais revu. Quand j’y pense, devenir autonome, m’occuper des enfants, les élever à la dure mais sans élever la voix, les câliner quand ils sont malades, trouver le temps de rire avec eux, les aider à faire leurs devoirs et à apprendre leurs leçons, leur montrer le respect et le sens des responsabilités en leur donnant des tâches à accomplir pour m’aider sans qu’ils rechignent trop, a été l’accomplissement de ma vie. Renoncer de me mettre en boule, simplement heureuse et rassurée au creux des bras d’un brave homme mais trouver du réconfort auprès de mes enfants, la chair de ma chair. Renoncer aux longs baisers mouillés d’un amoureux qui te chavirent le cœur et le corps comme je l’avais souvent rêvé, mais recevoir plein de becs baveux sur la joue ou dans le front de mes enfants. Renoncer au respect d’égal à égale qu’un homme et moi, soudés l’un à l’autre, aurions pu nous manifester, mais ne plus avoir un cabochon dans les pattes qui me traite sans aucune considération comme une bonne d’enfants, une domestique qui lui prépare ses repas, lave son linge, ramasse ses bouteilles de bière vides, qui te traite comme une morue simplement bonne à ramoner pour son seul plaisir, me débarrasser de lui, oui, je te dirais que ce fut mon plus beau jour.

Et ton pire jour, Mamie, ça a été quoi?

Le même ma chérie, le même.