Lettre d’amour

Chère aimée, je veux que tu saches. Je t’ai trouvée belle à chaque âge de ta vie. À 15 ans, dans la même école, ton visage couvert de boutons d’acné et de taches de rousseur mais suintant la joie de vivre. À 18 ans, en jeune femme enjouée, insoumise, pétillante, gracieuse, séduisante, toute la vie devant toi et moi sur ton chemin. Tu m’as laissé te parler, te faire rire, te captiver, t’émouvoir, te séduire. Tout à coup amoureuse, une première fois, une dernière fois, de moi. Épris de toi depuis trois longues années, je t’ai serrée si fort et de si près que mon corps s’est fusionné au tien et tes pensées ont habité les miennes. Nus tous les deux, sans gêne, sans retenue, confiants en l’avenir qui s’engageait à l’instant.

Accotés à 20 ans, mariés à 25, une envie de faire des bébés. Métro, boulot, dodo. Mais aussi des centaines de nuits blanches, des fesses à laver et à talquer des milliers de fois. De repas à préparer, de leçons à revoir chaque jour d’école. De conseils de parents offerts à cette génération qui pousse, à retenir pour la vie. Pour grandir comme famille, pour s’élever comme humains.

Près de 22 000 jours ont passé. Je résume. Quatre enfants, trois maisons. Sept enterrements de tondeuses à gazon et de souffleuses à neige. Pas un jour, 60 ans plus tard, je n’ai cessé de t’aimer. De te trouver belle de partout. Même de tes rides, ces cicatrices qui donnent du relief à ton visage. De tes yeux qui, sous ces paupières alourdies qui tamisent le regard, n’ont rien perdu de leur lumière. De ces mains veinées qui te donnent des couleurs d’automne. Encore reconnaissant que je te serve de béquille, accrochée à mon bras, quand parfois tu risques de trébucher. Surprise que ma main tremblotante dérive encore sur tes fesses amollies, guidée par un réflexe ancré dans un temps passé.

Désormais, notre vie n’est plus devant nous, elle est en nous. Ce qui m’a fait grossir. Sache que j’apporterai notre histoire à ma mort, quand mon regard quittera mes yeux en emportant la vision des tiens. Muet, bien sûr, comme une tombe, mais rempli comme une urne de ces milliards de moments où j’ai pu t’aimer.

Bise. Je te serre fort. Jusqu’à ce que tu craques un peu.