Paix dans les cuisines

Mon deuxième roman d’un auteur japonais. Après Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi que j’ai lu en 2023 et dont je n’avais pas ressorti d’extraits bien que le titre m’ait inspiré et que l’histoire soit divertissante. Une place précise d’un bistrot à Tokyo qui permet de se rendre dans le passé ou dans le futur mais voyage qui doit se terminer avant que le café servi au client ne devienne froid.

Je n’ai annoté qu’un seul passage de Paix dans les cuisines, une fresque historico-domestique du Japon de 1936 à 1963. Et roman autobiographique de Jun’ichirō Tanizaki, publié en japonais deux ans avant sa mort en 1965, et traduit en français 63 ans plus tard aux Éditions Picquier. Que j’ai lu, malgré tout, un peu comme on regarde un documentaire et qui m’a fait penser à ces peintres hyperréalistes dont les œuvres ressemblent à des photographies haute définition. L’ordinaire hyperréaliste des bonnes et cuisinières, nombreuses, qui se sont succédé au service de la famille Chikura du Japon des années 1930 aux années 1960 : Haru, Mitsu, Hatsu, Machi, Miki, Ume, Setsu, Sayo et bien d’autres. Une chronique linéaire, un chapelet d’anecdotes et quelques secrets d’alcôve dont un qui m’a laissé pantois, considérant les traits culturels et les comportements que l’on associe généralement aux Japonais : politesse, discipline, sens de l’ordre, propreté, honnêteté, sens du devoir, maîtrise de soi et surtout discrétion.

Voici l’extrait :

« Hatsu (une domestique) entendait par-là que, dans sa province, aucun homme ne se faisait faute de s’introduire la nuit dans les chambres des filles du village, ce qu’on appelait conter serinette, Un homme qui venait conter sa serinette s’appelait un serineur. Et une fille ne refuse pas un serineur. (…), depuis la nuit des temps, avant de se marier définitivement, l’homme prend une fille à l’essai. Si elle lui plaît, il la prend pour femme et si elle ne lui plaît pas, elle rentre chez elle. Ces mariages à l’essai s’appellent mettre le pied, (ashiirekon en japonais) en l’occurrence c’est comme dans tout le Japon, il n’y a rien de particulier au pays de Hatsu. »

Ce concept de mariage à l’essai est connu ailleurs dans le monde et ne date pas d’hier. En Écosse, au Moyen Âge jusqu’au 18e siècle, une telle union était fixée par un simple serrement de mains, le handfasting. Accord semblable au Pérou et en Bolivie entre les familles des Quechuas vivant dans les Andes. Une façon aussi de tester la fertilité du couple. Comme en Indonésie chez certaines tribus autochtones, la dot des familles étant versée aux tourtereaux une fois la grossesse certifiée. En Iran, la loi et la tradition religieuse chiite reconnaissent officiellement le mariage temporaire nommé sigheh. L’homme et la femme fixent librement la durée de leur union : une petite heure jusqu’à plusieurs années. Ce qui permet de tester la compatibilité du couple dans un cadre légal avant un éventuel mariage, faute de quoi l’union sera dissoute sans formalité de divorce.

Dans le Japon moderne, d’autres concepts de mariage à l’essai ont remplacé le ashiirekon. Le tameshi-sai ou rencards progressifs sous la supervision d’agences matrimoniales. Les tests de vie commune pour vérifier la compatibilité de l’homme et de la femme dans la quotidienneté du mariage. Le bettei kekkon) où les conjoints choisissent de vivre dans des logements distincts pour concilier vie de couple et indépendance. Le solo wedding ou sologamie, « se marier avec soi-même » où la personne s’engage, sans doute devant un miroir, « jusqu’à ce que la mort les sépare », à s’aimer, se respecter et cultiver son estime de soi, populaire auprès des femmes de carrière, les agences proposant même des forfaits incluant robe de mariée, fausse chapelle et, bien sûr, sans conjoint sur les photos officielles. Le mariage virtuel, avec des entités de jeux vidéo, des vedettes nationales ou internationales et des personnages créés par intelligence artificielle.

Considérant la régression de la nuptialité dans le monde, le célibat serait-il l’avenir du mariage? Rikai dekiru mono nara shite mite. Traduction française : « Allez y comprendre quelque chose. »