Ailleurs chez moi

Ailleurs chez moi de Douglas Kennedy. Un récit autobiographique paru en format de poche chez Belfond en 2024. Mais surtout une réflexion étonnante, documentée, vue de l’intérieur, par un Américain, de l’identité nationale de son pays. Conceptualisée par les Pères fondateurs à la fin du 18e siècle jusqu’à l’épisode de prépotence trumpienne en ce début de 2e millénaire. En voici des petits bouts.

(Souvenirs d’enfance à New York et allusion au conservatisme)

« Le coffee shop où je lisais (le journal) – tout en dégustant ma pile de pancakes surnageant dans un lac de sirop d’érable – appartenait à deux émigrants polonais âgés. Comme j’étais du quartier, ils me saluaient toujours à leur manière bougonne, mais le New-Yorkais en moi reconnaissait dans leur Qu’est- ce que tu veux, petit? une manière de se serrer les coudes entre citoyens de cette étourdissante métropole. »

« (…) les immenses sacrifices de la guerre, suivis par la paix et l’abondance suffocantes des années 1950, ont donné lieu à un spleen viscéral : l’ennui d’une vie conjugale et familiale aux horizons limités, le calvaire d’un métier sans intérêt et d’un quotidien monotone. »

« Le conservatisme a indéniablement à voir avec la nostalgie, on regrette sans cesse une époque révolue décrite comme plus bucolique, plus ordonnée, aux certitudes que rien ne remet en question. »
« Si mon père m’a amené de force chez le coiffeur pour m’affubler d’une détestable coupe en brosse (qui, du haut de mes huit ans, faisait de moi une version miniature de la nouvelle recrue des marines qu’il avait été pendant la guerre, c’était pour lui une façon de dire : Pourquoi devrais-tu être différent de moi? »

 

(L’argent, baromètre de la vie américaine)

« Il existait certes un coin huppé près de Central Park West, où vivaient des familles de la haute : mais par-delà cette falaise d’immeubles luxueux, les environs étaient crasseux et souvent mal famés. »

« De 1860 à 1900, les 2 % les riches des ménages américains possédaient plus d’un tiers de la richesse de la nation, tandis que les 10 % les plus riches en détenaient environ les trois quarts. »

« L’argent est l’unité de mesure de notre existence nationale. »

 

(Origine du nom Manhattan)

« Parce que les Indiens Lenape la nommaient manahahtaan (ce qui signifiait l’endroit où l’on ramasse du bois pour faire des arcs), les Néerlandais ont décidé de baptiser l’île Manhattan, et le nom est resté. »

 

(Réflexions sur le conformisme à l’américaine)

« Le conformisme est un réflexe américain profondément ancré. Une contradiction intrigante en soi, puisque l’un des principes fondamentaux de mon pays est la notion illusoire d’individualité. »

« Dans la culture américaine, il est particulièrement difficile d’être différent. Et pourtant, cette même culture célèbre les libres penseurs qui obéissent à leurs propres règles, défient l’autorité et refusent de céder à l’assimilation. »

« Ce besoin frénétique de réussir (que j’ai toujours aujourd’hui) partait d’un profond désir d’être accepté. »

« Il y avait dans cette fraternité des âmes véritablement indépendantes, désireuses de tracer leur propre voie dans le monde; mais quand ça n’a plus été le moment de fumer de l’herbe, de se laisser pousser les cheveux et de proclamer qu’on ne ressemblerait jamais à nos parents… et bien la majeure partie d’entre nous ont fini par se fondre dans le moule. L’attrait du conformisme à l’américaine est irrésistible pour quiconque souhaite s’intégrer. »

 

(La mobilité, élément clé de la culture américaine)

« La Frontière est un concept profondément américain qui remonte aux origines des États-Unis à l’époque où nous n’étions qu’une minuscule colonie à l’extrémité de la terra incognita. »

« La route c’est l’idée que, dans le cadre immense et épique du continent américain, une vie romanesque se trouve toujours à la portée de main. »

« Car, dans la culture nationale, le fait de prendre la route désigne moins un exil qu’une échappatoire. »

« La route apparaît comme un lieu de rédemption, de même qu’elle nous offre une issue, dans une nation où plus de 600 000 personnes disparaissent dans la nature chaque année. »

« Si le conformisme est une pulsion sous-jacente de la société américaine, alors la route est son antidote, une métaphore de la liberté. »

 

(Le pays favori des églises de Dieu)

« En bâtissant une république où la liberté d’expression était autant une garantie que la liberté de religion – sans religion d’État, mais au contraire dans une pluralité confessionnelle – ils (les Pères fondateurs) se sont efforcés de donner à leur expérience démocratique novatrice une fondation laïque. C’est pourquoi la séparation de l’Église et de l’État est une pierre d’angle de la Constitution américaine. »

« Une nation unie sous l’autorité de Dieu, c’est ce que dit notre Déclaration d’indépendance. »

« Dès l’instant où il (un ami de l’auteur) était entré dans cette église de Morritstown, les autres membres de la congrégation l’avaient serré ans dans leurs bras en proclamant leur joie de le voir parmi eux. Puis le pasteur l’avait désigné spécifiquement au début du service en déclarant qu’il souhaitait l’aider à trouver la foi. Alors Dean, s’était rendu compte qu’il manquait quelque chose à sa vie : de la chaleur. »

« La foi est une certitude. Sans elle on est perdu. »

 

(Trump)

« Malgré les quatre-vingt-dix inculpations pesant sur lui (allant de l’association de malfaiteurs à l’entrave à la justice), il demeure le grand favori de l’Amérique évangéliste. Parce qu’il fournit à ce puissant mouvement réactionnaire un moyen de revenir sur les progrès sociaux des dernières décennies, de tenter d’inverser les tendances démographiques (seuls 61 % des Américains sont considérés aujourd’hui comme caucasiens et la natalité est en forte baisse) et d’imposer des valeurs chrétiennes blanches à un pays plus multiculturel que jamais. »

« Les quatre (premières années de mandat de Trump ont encore élargi le gouffre entre l’Amérique rouge (parti républicain) et l’Amérique bleue (parti démocrate). Nous sommes devenus deux pays différents. »

 

(Le jazz, langage musical essentiellement américain)

« J’ai beau ne pas être religieux, je crois volontiers au pouvoir de la conversion quand il s’agit de trouver à sa vie une nouvelle direction, une nouvelle passion. Pour moi la musique est très tôt devenue un refuge. »

« L’improvisation dans le jazz a ainsi pour but de dénicher l’indépendance au cœur des contraintes et de montrer qu’il existe une multitude d’espaces par-delà les entraves du conformisme. »

 

(Un pays divisé et polarisé)

« La colère américaine d’aujourd’hui est déconcertante parce qu’elle se fonde sur la méfiance de chacun envers ses concitoyens : les immigrés (qui ont toujours été la force five du pays, les minorités en passe de devenir une majorité arithmétique, les membres de la communauté LGBT, les gens qui ne considèrent pas Jésus comme leur Seigneur et Sauveur. »

« La polarisation : la désintégration du consensus; le démantèlement de la foi d’après-guerre en ce grand projet démocratique qu’étaient les États-Unis (avec la volonté de le défendre envers et contre trous); l’impression que naître américain était l’équivalent de gagner le pactole à la loterie des nationalités. »

 

New-Yorkais pur jus, l’écrivain est revenu vivre aux États-Unis en 2011 après avoir vécu plus de trente ans à l’étranger. D’où le titre de son ouvrage, Ailleurs, chez moi. Après la Guerre de Sécession du 19e siècle opposant le Nord et le Sud, il craint que la lutte fratricide des Républicains contre les Démocrates du 21e siècle et ses autres clivages systémiques conduisent son pays à un point de non-retour, celui de la perte de ses valeurs intrinsèques. Les États-Unis sont-ils en train de devenir les États-Désunis?