Le livre offensant

Ouvrage pondu et publié en 2021 en pleine pandémie. Par Guy Nantel, humoriste, ex-candidat à la chefferie du Parti québécois et, désormais, essayiste. Sur des sujets qui attirent la polémique mais à propos desquels il ne craint pas de prendre position : la liberté d’expression en général et celle des humoristes en particulier, le racisme systémique, les dérives de la censure, la tyrannie de la rectitude sociétale, la propagande victimaire, la démesure du radicalisme, la mollesse intellectuelle des élites, la condescendance journalistique, l’appropriation culturelle, l’enflure verbale et la déconstruction des mots. Et quelques autres. En voici des passages.

LA MORALE, LA LIBERTÉ D’EXPRESSION ET L’HUMOUR

« La morale est l’ennemie absolue de l’humour. Alors que l’humour se contrefiche de la morale. »
« […] sur le plan juridique, mis à part la diffamation, l’atteinte à la réputation, l’incitation à la violence ou à la haine, tous les propos [en humour] sont permis, même le blasphème, l’insulte ou tout propos de mauvais goût. »

L’APPROPRIATION CULTURELLE

« La culture n’appartient à personne car nous sommes tous le résultat de multiples mélanges culturels et de métissages biologiques. D’où l’importance de s’éloigner de la vision bornée des intégristes de la race. »
« Même si les ancêtres de cette dame [blanche qui contestait la mainmise de l’Amérique par les Blancs aux dépens des Amérindiens] étaient restés en France, ils auraient tout de même habité une terre que les Francs venus d’Allemagne avaient « volée » aux Romains venus d’Italie, auparavant aux Gaulois descendus des îles Britanniques et de l’Est du continent européen. Bref l’histoire du monde est une suite de migrations, de conquêtes, de métissages, d’échanges et d’emprunts qui ont lieu entre les peuples et les individus. »

EXEMPLES DE FRILOSITÉ DES ÉLITES

« Notre droit de nous exprimer s’arrête là où la blessure de quelqu’un d’autre commence. » (Steven Guilbeault, alors ministre canadien du Patrimoine)
« L’interprétation de cette loi était si ridicule que même une vraie victime de pédophilie qui aurait écrit un livre pour raconter son histoire et dénoncer son agresseur aurait pu être emprisonnée pour production et distribution de pornographie juvénile. » (affaire Yvan Godbout accusé d’un tel crime pour son roman Hansel et Gretel, un ouvrage de fiction)

L’IDÉOLOGIE VICTIMAIRE

« […] nous vivons dans une société qui adore s’aplaventrir devant la fragilité émotionnelle de chaque individu. »
« Le respect et la reconnaissance de la réalité d’autrui doivent reposer sur un principe de réciprocité. »
« Il n’est nullement productif de tomber dans une forme de dictature des minorités où chaque individu qui porte une souffrance s’octroie le privilège d’imposer ses vues à la majorité. Tout le monde doit faire preuve d’ouverture envers l’autre. »

LA CENSURE DES PERPÉTUELS INDIGNÉS

« N’oublions jamais qu’ultimement, la motivation profonde [de la censure] n’est jamais la bienveillance désintéressée, mais plutôt le contrôle de ceux qui osent vivre librement. »
« Au nom de l’inclusion, ils [les apôtres de la rectitude] excluent ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils prônent la diversité tout en censurant la diversité d’opinions. »
« Mais, paradoxalement, plus on vit dans une société dégoulinante de sensiblerie et de miséricorde, moins on observe de démonstrations concrètes de solidarité, d’amour profond et de vérité. Que de bons sentiments endimanchés pour impressionner la galerie. »
« […] la culture du consensus est l’ennemie de la démocratie. Elle contribue à l’appauvrissement du débat public et provoque chez les citoyens des réflexes de méfiance, de délation et d’autocensure propres aux pouvoirs totalitaires. »

CODES CULTURELS VERSUS APÔTRES DE LA RECTITUDE

« Quand maman a embrassé le père Noël dans la chanson, était-ce un baiser consentant? L’a-t-elle fait sous l’emprise du patriarcat? Et la chanson Noël blanc est-elle raciste? Et le jeu d’échecs où il faut protéger davantage le roi que la reine, a-t-il été inventé par un misogyne? »
« Cette vision obsessive du monde vu à travers le prisme racial, religieux ou sexuel déforme totalement la réalité. Il n’y a pas LES Noirs, LES musulmans, LES femmes ou LES gays. Il y a DES Noirs, DES musulmans, DES Femmes et DES gays. Tout aussi différents qu’ils sont nombreux. »
« N’en déplaise à certains, les concepts identitaires sont complexes et très subtils. »
« Il faudrait alors rester modeste quand on avance des thèses au nom d’un groupe social, d’un genre ou d’une classe que l’on considère fermé et défini alors qu’il ne l’est aucunement dans les faits. Nous sommes en constante évolution. »
« La réalité est la suivante : notre vie dépend d’une série de conséquences tantôt dues au hasard, tantôt au travail, tantôt à l’inné, tantôt à l’acquis. Pourquoi nous réduire à un sexe, à une race ou à une religion? »

LA NOUVELLE POLICE « NON GENRÉE » DE LA LANGUE

« Contrôler le vocabulaire, c’est contrôler la pensée; et contrôler la pensée, c’est contrôler le comportement. »
« Nous sommes entrés dans une ère où les mots sont graduellement vidés de leur sens par crainte de blesser. »
« Les mots racisme, agression, sexisme discrimination, et victime sont utilisés à outrance au point de ne plus vouloir rien dire et de discréditer ceux qui les emploient au quotidien en respectant leur sens véritable. »
« Qu’un véhicule soit UNE bicyclette pour l’un ou UN vélo pour l’autre n’implique pas qu’un organe sexuel transforme le véhicule en masculin ou en féminin chaque fois qu’on utilise les mots le, la, un ou une relève carrément de la paranoïa. »

RÉSEAUX SOCIAUX : LES INQUISITEURS DES TEMPS MODERNES

« Les réseaux sociaux ont littéralement démocratisé la bêtise. »
« Les justiciers du web carburent aux invectives, à la surveillance et à la dénonciation. »
« [Ces chambres d’écho] donnent l’impression à certains qu’ils sont en droit de revendiquer un univers créé sur mesure par eux-mêmes et où leurs croyances ne seront jamais bousculées ou confrontées. »

RACISME SYSTÉMIQUE

« Ce terme est tellement galvaudé qu’il ne sert plus qu’à se victimiser. Il ne circonscrit aucune problématique; il accuse, c’est tout. »
« Donc, si on fait l’analyse sémantique de l’expression « racisme systémique », il existerait supposément chez nous des lois et des théorises qui, une fois érigées en système, favoriseraient une hiérarchie des races et/ou une idéologie violente et discriminatoire envers certains groupes humains que nous considérons comme inférieurs. On nage en plein délire. »
« J’ai assez voyagé au cours de ma vie pour affirmer sans hésitation que la société québécoise est progressiste, ouverte et tolérante en plus de chercher constamment à s’améliorer. »
« Je classe donc le concept de racisme systémique dans la même catégorie que l’appropriation culturelle, la culture du viol, le privilège blanc, la masculinité toxique et toutes ces expressions utilisées de manière abusive qui finissent par se transformer en fourre-tout vides de sens qui ne servent qu’à accuser l’autre et à s’attirer davantage de pitié que de respect. »

FAUT-IL MÉNAGER LES SUSCEPTIBILITÉS DES RADICAUX?

« […] l’idée de passer des lois interdisant la provocation des radicaux pour se protéger contre leurs excès de violence est aussi sotte que de passer des lois interdisant aux femmes de s’habiller de manière sexy afin de ne pas provoquer les hommes incapables de contrôler leurs pulsions sexuelles. Expliquez-moi la différence entre : Elle a couru après ce viol avec sa mini-jupe et Il a couru après cet attentat avec ses caricatures. »

TEMPÊTES MÉDIATIQUES

« Très critique envers les médias, Coluche aurait dit dans l’un de ses numéros : La seule chose exacte dans un journal, c’est la date. »
« L’information, c’est d’abord un produit. Et un produit, pour qu’il se vende, on doit bien l’emballer. Alors plus on mettra en valeur les positions des radicaux, plus cela générera des passions et des revenus. »
« Professeure de l’Université d’Ottawa, Verushka Lieutenant-Duval est suspendue pour avoir utilisé le mot nègre en classe alors qu’elle utilisait justement ce terme pour illustrer comment des groupes marginalisés peuvent récupérer des mots péjoratifs et les déconstruire pour faire avancer leur cause. »

(Critique vraiment baveuse par un journaliste du spectacle SLĀV de Robert Lepage)
« Une idée figée dans la graisse de bines des cabanes à sucre fières de leur lard et des rigodons de l’exclusion de ce qui ne correspond pas à un idéal patriotique réactionnaire. »
(Et réplique plutôt raide de Guy Nantel)
« Triste démonstration de la condescendance de cette caste de pseudo-intellos vertueux qui n’hésitent pas à pontifier, à insulter tout un peuple et à faire la leçon à ceux qui ne font pas partie de la bonne chapelle. »

POURQUOI TOUT VA MAL?

« Le mal qui ronge le monde occidental du 21e siècle, c’est que le sens collectif s’est effrité. »
« Il en résulte une société qui priorise à outrance les droits individuels au détriment des droits collectifs et qui, par conséquent, se transforme en une société à la merci des lobbies identitaires et des groupes qui ne voient dans une société qu’une somme de minorités déconnectées les unes des autres. »

POUR CONCLURE

Nantel avoue lui-même être un condensé de minorités. Un test d’ADN révélant qu’il a dans les veines du sang français, anglais, écossais, irlandais, norvégien, allemand, espagnol et autochtone; des origines en Sardaigne et au Pays basque; ainsi que quelques traces néandertaliennes! Un mélange explosif qui le qualifie d’emblée pour rire de lui-même et des autres car « se moquer de l’autre n’est-il pas le premier signe d’inclusion et d’acceptation? »